Marc Lévy, Les enfants de la Liberté.
--->tous les textes sont de lui sauf le premier paragraphe, le dernier et la dernière phrase.
Avant-livre.J'aime bien ce verbe "résister".
Résister, à ce qui nous emprisonne,
aux préjugés, aux jugement hâtifs,à
l'envie de juger, à tout ce qui est
mauvais en nous et ne demande qu'à
s'exprimer, à l'envie d'abandonner, au
besoin de se faire plaindre, au besoin
de parler de soi au détriment de
l'autre, aux modes, aux ambitions
malsaines, au désarroi ambiant.
Résister, et... sourire.
Emma Dancourt.
"Ce 21 mars 1943, j'ai dix-huit ans, je suis monté dans le tramway et je pars vers une station qui ne figure sur aucun plan: je vais chercher le maquis. Il y a dix minutes je m'appelais encore Raymond, depuis que je suis descendu au terminus de la ligne 12, je m'appelle Jeannot. Jeannot sans nom. A ce moment encore doux de la journée, des tas de gens dans mon monde ne savent pas ce qui va leur arriver. Papa et Maman ignorent que bientôt on va leur tatouer un numéro sur le bras, maman ne sait pas que sur un quai de gare, on va la séparer de cet homme qu'elle aime presque plus que nous. Moi je ne sais pas non plus que dans dix ans, je reconnaîtrai, dans un tas de paires de lunettes de près de cinq mètres de haut, au Mémorial d'Auschwitz, la monture que mon père avait rangée dans la poche haute de sa veste, la dernière fois que je l'ai vu au café des Tourneurs. Mon petit frère Claude ne sait pas que bientôt je passerai le chercher, et que s'il n'avait pas dit oui, si nous n'avions pas été deux à traverser ces années-là, aucun de nous n'aurait survécu. Mes sept camarades, Jacques, Boris, Rosine, Ernest, François, Marius, Enzo, ne savent pas qu'ils vont mourir en criant "Vive la France", et presque tous avec un accent étranger. Je me doute bien que ma pensée est confuse, que les mots se bousculent dans ma tête, mais à partir de ce lundi midi et pendant deux ans, sans cesse mon coeur va battre dans ma poirtrine au rythme que lui impose la peur; j'ai eu peur pendant deux ans, je me réveille encore parfois la nuit avec cette foutue sensation. Mais tu dors à côté de moi mon amour, même si je ne le sais pas encore. Alors voilà un petit bout de l'histoire de Charles, Claude, Alonso, Catherine, Sophie, Rosine, Marc, Emile, Robert, mes copains, espagnols, italiens, polonais, hongrois, roumains, les enfants de la liberté."
Fin du livre.Voilà, mon amour. Cet homme accoudé au comptoir du café des Tourneurs, c'est mon père.
Sous cette terre de France, reposent ses copains. Chaque fois qu'ici où là j'entends quelqu'un exprimer se idées au milieu d'un monde libre, je pense à eux.
Alors je me souviens que le mot "Etranger" est une des plus belles promesses du monde, une promesse en couleurs, belle comme la Liberté.Quatrième de couverture.
Jeannot,
Tu leur diras de raconter notre histoire, dans leur monde libre. Que nous nous sommes battus pour eux. Tu leur apprendras que rien ne compte plus sur cette terre que cette putain de liberté capable de se soumettre au plus offrant. Tu leur diras aussi que cette grande salope aime l'amour des hommes, et que toujours elle échappera à ceux qui veulent l'emprisonner, qu'elle ira toujours donner la victoire à celui qui la respecte sans jamais espérer la garder dans son lit. Dis-leur Jeannot, dis-leur de raconter tout cela de ma part, avec leurs mot à eux, ceux de leur époque. Les miens ne sont faits que des accents de mon pays, du sang que j'ai dans la bouche et sur les mains.
Pendant que certains se font torturer, égorger, violer, des coups de feu retentissent. C'est un milicien qui s'écroule, le coeur transpercé de cinq balles. C'est aussi un jeune homme d'à peine dix-sept ans qui s'enfuit. Un résistant, un partisan de la liberté. Il a le coeur qui bat. Il est en colère après le milicien. Comment celui-ci a-t-il osé lui demander pitié, lui qui n'en a eu pour personne ? Jan court et rejoint l'entrepôt habité par la bande. Alors oui, Jan a tué, mais pour le bien de la France, cette patrie qu'il aime tant. Alors oui, Jan est juif, mais français avant tout. Oui, les victimes ne sont plus seules. Les résistants sont là et seront toujours là.
Pour toi, pour eux, pour moi. Pour la vie. Pour les enfants de la liberté.